Le béton subit deux types de déformations différées qui peuvent compromettre la stabilité des ouvrages : le retrait, d'origine physico-chimique, et le fluage, d'origine mécanique. Ces phénomènes évoluent sur plusieurs décennies et peuvent induire une fissuration. L'Eurocode 2 (NF EN 1992-1-1) fournit un cadre normatif pour leur prédiction, indispensable pour dimensionner correctement les structures en stahlbeton et en béton précontraint. La compréhension de ces mécanismes est devenue stratégique pour garantir la durabilité des constructions et limiter les interventions coûteuses en phase d'exploitation.

Qu'est-ce que le retrait du béton et comment se manifeste-t-il ?

Le retrait désigne la déformation du béton en l'absence de toute contrainte mécanique extérieure. Il résulte de réactions physico-chimiques au sein du matériau et se décompose en deux composantes principales : le retrait endogène et le retrait de dessiccation.

Le retrait endogène apparaît dès le début de l'hydratation du ciment, même en conditions étanches. Le retrait de dessiccation survient lorsque l'eau libre migre vers l'extérieur dans un environnement sec. Les déformations mesurées varient fortement selon la composition du béton, l'hygrométrie ambiante et les dimensions des éléments.

Pour un béton à hautes performances avec fumée de silice et air entraîné, des essais conformes aux recommandations du document TC107-CSP de la RILEM ont montré qu'après 16 mois, le retrait endogène atteint 350 μm/m tandis que le retrait de dessiccation s'élève à 340 μm/m. Le retrait de dessiccation et le fluage de dessiccation ne semblent pas avoir atteint un palier final à cette échéance, ce qui souligne l'importance d'une extrapolation à long terme pour les calculs de dimensionnement.

Comment fonctionne le fluage du béton ?

Le fluage se manifeste par une augmentation progressive de la déformation sous l'effet d'une contrainte constante. Dès l'application d'une charge uniforme, une déformation instantanée apparaît, suivie d'une déformation complémentaire qui croît graduellement. Ce processus prend plusieurs décennies pour atteindre la déformation de fluage maximale.

La déformation de fluage du béton pour un temps infini sous une contrainte de compression constante appliquée à un âge donné du béton se calcule en utilisant une formule qui intègre le coefficient de fluage final, le module tangent du béton et la contrainte appliquée. Le coefficient de fluage final dépend de plusieurs paramètres : l'âge du béton au premier chargement, les dimensions de la pièce, l'hygrométrie ambiante et la composition du béton.

L'annexe B de l'Eurocode 2 contient la démarche de calcul détaillée pour déterminer les déformations dues au fluage et au retrait. L'évolution du coefficient de fluage au cours du temps peut être obtenue par un coefficient de fluage conventionnel multiplié par un coefficient prenant en compte l'évolution du fluage en fonction du temps après chargement.

Quels paramètres influencent les déformations différées ?

Les déformations différées dépendent de multiples facteurs matériaux et environnementaux, qui doivent être caractérisés avec précision :

  • Composition du béton : teneur en eau, rapport eau/ciment, présence de fumée de silice ou d'air entraîné, type de ciment Portland
  • Conditions ambiantes : hygrométrie relative, température de conservation
  • Géométrie : dimensions des pièces et rapport surface exposée/volume
  • Maturité du béton : âge au moment du premier chargement, qui peut être corrigé en tenant compte de l'influence du type de ciment
  • Intensité et durée de la charge : niveau de contrainte appliquée et durée d'application

Pour un béton à hautes performances formulé pour la construction d'un tablier de pont en béton précontraint par encorbellements successifs, avec une résistance à la compression visée de 40 MPa à trois jours, ces paramètres doivent être caractérisés par une campagne d'essais. Les essais de retrait et de fluage sont réalisés dans des conditions endogènes et de séchage, à plusieurs échéances de chargement : 3, 7, 28 et 90 jours après le bétonnage.

Maîtrise en conception et implications pour la durabilité

La prise en compte du retrait et du fluage dès la phase de conception permet de limiter les risques de fissuration et de garantir la stabilité à long terme des ouvrages. Le calcul des déformations induites par le retrait et le fluage doit intégrer l'ensemble des facteurs identifiés : composition du béton, hygrométrie, dimensions des pièces, maturité du béton ainsi que la durée et l'intensité de la contrainte appliquée.

L'Eurocode 2 offre un cadre méthodologique rigoureux pour cette évaluation. L'ingénieur structure peut ainsi anticiper l'évolution des déformations en fonction de l'âge du béton et dimensionner les armatures de manière optimale. La maîtrise de ces phénomènes est particulièrement cruciale pour les ouvrages d'art, les structures précontraintes et les bâtiments soumis à des exigences élevées de performance mécanique et de durabilité.

Le lien entre déformations différées et durabilité reste un axe de recherche actif. L'amélioration des modèles prédictifs et la qualification de nouvelles formulations de béton, intégrant par exemple des matériaux recyclés ou des liants bas-carbone, nécessitent une caractérisation fine du retrait et du fluage. Ces travaux contribuent à l'émergence de solutions constructives plus résilientes et plus compatibles avec les objectifs de réduction de l'empreinte carbone du secteur.

Pour approfondir les enjeux de performance mécanique et de fissuration, voir également notre article sur la schwindrissbildung dans les systèmes d'estrich et notre dossier sur la réduction des schwindrisse par la formulation et l'armature.