Le groupe Holcim, anciennement LafargeHolcim, positionne désormais l'économie circulaire au cœur de sa communication institutionnelle. Cette orientation stratégique intervient dans un contexte de pression réglementaire croissante et de demande accrue pour des solutions bas-carbone dans la construction. Reste à déterminer si cette rhétorique s'accompagne d'une transformation structurelle réelle de la production de ciment et de béton, ou si elle relève davantage d'une stratégie de communication visant à préserver la position de marché du groupe face aux exigences climatiques.

L'équation impossible : décarboner la production de ciment

La production de ciment représente environ 8 % des émissions mondiales de CO₂, un fait que Holcim ne conteste pas. Les émissions proviennent pour deux tiers du processus chimique de calcination du calcaire — la décarbonatation du carbonate de calcium (CaCO₃) en oxyde de calcium (CaO) à environ 1 450 °C — et pour un tiers de la combustion des énergies fossiles nécessaires à cette cuisson. Cette réalité physico-chimique rend la décarbonation du clinker particulièrement complexe, contrairement à d'autres secteurs industriels où les émissions proviennent principalement de l'énergie utilisée.

Les stratégies de réduction des émissions reposent actuellement sur trois leviers principaux : la substitution partielle du clinker par des matériaux cimentaires supplémentaires (MCS) tels que le laitier de haut-fourneau ou les cendres volantes, la réduction du facteur clinker dans les formulations de ciment conformément aux normes de la série DIN EN 197, et le captage du CO₂ en sortie de four. Holcim communique régulièrement sur ces axes, notamment à travers sa gamme ECOPact de bétons à empreinte carbone réduite.

Économie circulaire : entre récupération de déchets et recyclage de béton

Le discours du groupe sur l'économie circulaire s'articule autour de deux axes distincts. Le premier concerne la valorisation énergétique et matière de déchets industriels dans les fours à ciment — une pratique ancienne dans l'industrie cimentière, souvent présentée comme une contribution à l'économie circulaire. Le second, plus récent et médiatiquement valorisé, porte sur le recyclage du béton de démolition en tant que granulat pour la production de nouveau béton.

Sur ce second point, les volumes effectivement recyclés restent modestes à l'échelle du groupe. En Allemagne, la norme DIN EN 206 et le complément national DIN 1045-2 autorisent l'utilisation de granulats recyclés de type 1 (RC-1) jusqu'à 45 % en substitution des granulats naturels pour certaines classes d'exposition. Dans la pratique, le taux moyen d'incorporation dans les bétons structurels dépasse rarement 25 %, en raison de contraintes techniques — absorption d'eau plus élevée, variabilité granulométrique — et de surcoûts de traitement des granulats recyclés par rapport aux granulats de carrière.

Les données publiques de Holcim ne permettent pas de quantifier précisément la part de granulats recyclés dans sa production totale de béton prêt à l'emploi, ni d'établir un bilan matière complet de ses filières de valorisation. Cette opacité contraste avec les ambitions affichées et soulève des questions sur la matérialité réelle de l'engagement circulaire du groupe à l'échelle industrielle.

La question des EPD et de la transparence environnementale

Un des indicateurs de crédibilité d'une démarche de durabilité réside dans la disponibilité et la qualité des déclarations environnementales de produits (EPD) conformes à la norme ISO 14025 et à la norme européenne EN 15804. Ces documents fournissent une analyse du cycle de vie (ACV) normalisée permettant de comparer l'impact environnemental de produits au sein d'une même catégorie.

Holcim publie des EPD pour plusieurs gammes de ciments et de bétons, notamment ses produits ECOPact. L'analyse de ces documents révèle des réductions de l'empreinte carbone de l'ordre de 30 à 50 % par rapport à des formulations conventionnelles de CEM I, principalement obtenues par substitution du clinker par des ajouts cimentaires. Ces performances sont conformes aux pratiques de l'industrie et alignées sur celles de concurrents tels que Heidelberg Materials ou CEMEX.

Toutefois, la comparaison des EPD entre fabricants reste complexe en raison de différences méthodologiques dans la définition des frontières du système, dans l'allocation des impacts entre coproduits, ou encore dans la prise en compte de la carbonatation du béton en phase d'usage. Cette hétérogénéité limite la capacité des prescripteurs — bureaux d'études, maîtres d'ouvrage, certificateurs DGNB ou HQE — à comparer objectivement les offres sur critères environnementaux.

Recyclage en circuit fermé : les limites techniques et économiques

Le concept de « maisons qui redeviennent des maisons », mis en avant dans la communication de Holcim, repose sur l'idée d'un recyclage en circuit fermé du béton. Techniquement, cela implique la récupération du béton de démolition, son concassage, le tri des fractions granulaires, et leur réincorporation dans de nouvelles formulations conformes aux exigences de résistance mécanique et de durabilité définies par les classes d'exposition selon l'Eurocode 2.

Les obstacles à ce modèle sont multiples. D'une part, la qualité des granulats recyclés dépend fortement de la composition du béton d'origine — présence de contaminants, variabilité des résistances, teneur en pâte de ciment résiduelle. D'autre part, les infrastructures de tri, de concassage et de lavage nécessaires pour obtenir des granulats recyclés de qualité normative restent insuffisamment développées dans de nombreuses régions, y compris en Europe occidentale.

Sur le plan économique, les granulats recyclés entrent en concurrence directe avec les granulats naturels issus de carrières, dont les coûts de production sont souvent inférieurs en l'absence de taxation environnementale significative des ressources primaires. Tant que les mécanismes de prix ne valorisent pas la circularité — par exemple via une taxe sur les granulats vierges ou des bonus pour les matériaux recyclés dans les marchés publics — l'économie circulaire dans le béton restera tributaire de politiques volontaristes et de niches de marché haut de gamme.

Comparaison avec les initiatives de la concurrence

Holcim n'est pas le seul cimentier à communiquer sur l'économie circulaire et la décarbonation. Heidelberg Materials a récemment annoncé des investissements dans des projets de captage et stockage du carbone (CCS) dans plusieurs de ses cimenteries européennes, une approche technique différente mais complémentaire à la substitution du clinker. Buzzi Unicem positionne également la durabilité comme facteur de différenciation dans un marché européen du ciment structurellement en surcapacité.

La question centrale reste celle de la cohérence entre les annonces stratégiques et les investissements industriels réels. Les rapports financiers de Holcim indiquent des dépenses d'investissement (CapEx) orientées prioritairement vers l'optimisation énergétique des installations existantes et la substitution partielle des combustibles fossiles par des combustibles de substitution (CSR), plutôt que vers des ruptures technologiques telles que les ciments activés alcalinement ou les procédés de calcination électrique.

Le rôle des normes et des politiques publiques

L'évolution vers une économie circulaire dans le secteur du béton dépend en grande partie du cadre normatif et réglementaire. En Allemagne, les révisions successives de la norme DIN EN 206 ont progressivement élargi les possibilités d'utilisation de granulats recyclés et de ciments à faible teneur en clinker. En France, le label E+C- et la future réglementation environnementale RE2020 intègrent des exigences sur l'empreinte carbone des matériaux de construction, incitant les prescripteurs à privilégier les bétons à émissions réduites.

Parallèlement, l'entrée en vigueur progressive du mécanisme d'ajustement carbone aux frontières de l'Union européenne (CBAM) à partir de 2026 modifiera les équilibres concurrentiels en pénalisant les importations de clinker et de ciment provenant de pays sans tarification carbone équivalente. Cette évolution pourrait renforcer la compétitivité relative des producteurs européens investissant dans la décarbonation, à condition que les gains de marges ne soient pas absorbés par les surcoûts de production.

Analyse critique : marketing ou transformation structurelle ?

L'examen des faits disponibles suggère que la stratégie de Holcim en matière d'économie circulaire relève davantage d'une adaptation progressive aux contraintes réglementaires et aux attentes du marché que d'une transformation radicale de son modèle industriel. Les innovations annoncées — bétons bas-carbone, recyclage de granulats, valorisation de déchets — s'inscrivent dans la continuité des pratiques de l'industrie cimentière des deux dernières décennies, avec des améliorations incrémentales mais sans rupture technologique majeure.

La communication du groupe présente ces évolutions comme une « transformation de la construction », ce qui peut être perçu comme une exagération au regard des volumes de production concernés et des délais de déploiement annoncés. Pour que l'économie circulaire devienne une réalité industrielle à l'échelle du groupe, il faudrait une augmentation massive des taux de recyclage, une refonte des chaînes logistiques d'approvisionnement en matières premières secondaires, et des investissements importants dans des technologies de rupture telles que le béton carbonaté ou les liants géopolymères.

Recommandations pour les prescripteurs et maîtres d'ouvrage

Face à cette situation, les professionnels de la construction doivent adopter une approche critique et documentée dans le choix des matériaux cimentaires. Il est recommandé d'exiger systématiquement les EPD pour tout béton utilisé dans un projet soumis à certification environnementale, de vérifier la conformité des granulats recyclés aux exigences des normes DIN EN 12620 et DIN EN 206, et de comparer les offres de différents fournisseurs sur la base de critères objectifs et normalisés.

Pour les projets intégrant des objectifs de construction circulaire, il convient de privilégier les bétons avec des taux de substitution du clinker documentés et vérifiés, de favoriser les formulations permettant le démontage et la réutilisation des éléments en fin de vie, et d'intégrer dès la phase de conception les contraintes de déconstruction sélective conformément aux principes de design for disassembly.

Enfin, la crédibilité des engagements de durabilité d'un fournisseur doit être évaluée non seulement sur la base de sa communication institutionnelle, mais également sur celle de ses investissements industriels réels, de la transparence de ses données environnementales, et de sa capacité à fournir des solutions techniques adaptées aux exigences normatives et de performance des projets.