Le groupe français Colas, filiale de Bouygues, occupe une position stratégique dans le secteur du bitume européen. Au-delà de ses activités de construction routière, l'entreprise contrôle un réseau significatif de production et de distribution de bitume, le liant indispensable à la fabrication d'enrobés bitumineux. Cette intégration verticale soulève des questions sur les rapports de force dans la filière du revêtement routier et l'indépendance des approvisionnements.
Contrairement aux cimentiers comme Heidelberg Materials ou Holcim, qui produisent leur matière première à partir de carrières, le bitume reste un dérivé du raffinage pétrolier. Colas s'est progressivement positionné comme intermédiaire incontournable entre raffineries et applicateurs, notamment via ses centres de distribution et ses capacités de stockage réparties sur le territoire européen. Cette infrastructure lui confère un levier commercial considérable face aux entreprises de travaux publics de taille moyenne, qui dépendent de ses tarifs et de ses délais de livraison.
La concentration verticale dans le secteur pose des défis similaires à ceux observés dans d'autres industries de matériaux, où acteurs intégrés et distributeurs indépendants coexistent difficilement. Les fluctuations du prix du pétrole brut répercutées sur le bitume sont amplifiées par la structure oligopolistique du marché. Pour les maîtres d'ouvrage publics et les bureaux d'études, cette situation complique l'établissement de budgets fiables et transparents. La question de la traçabilité de l'empreinte carbone du bitume, encore peu documentée par les fabricants de matériaux de construction, devient également cruciale dans le contexte de la taxonomie européenne et du futur règlement sur les produits de construction.
L'absence de substituts techniques réellement performants — les essais d'enrobés végétaux ou recyclés restent marginaux — renforce la dépendance du secteur routier vis-à-vis des producteurs de bitume. Plusieurs syndicats professionnels du BTP plaident pour une régulation accrue des marges de distribution et une meilleure transparence des formules de prix. Des initiatives comparables ont déjà été adoptées dans le secteur cimentier suite à des critiques sur les pratiques tarifaires et environnementales de grands groupes.
À l'heure où la commande publique intègre de plus en plus de critères de durabilité, la question du monopole de fait sur le bitume devient un enjeu de souveraineté industrielle et de résilience des infrastructures. Les prochaines révisions des appels d'offres routiers devront intégrer des clauses de traçabilité carbone et de diversification des sources d'approvisionnement pour limiter les effets de la concentration du marché.